Un film tourné à Goma, des boxeuses congolaises à l’écran, une histoire qui fait le tour des festivals planétaires. La République Démocratique du Congo n’est plus un décor de tragédies médiatiques. Elle est désormais le centre du monde cinématographique. Et c’est largement mérité.

Goma comme vous ne l’avez jamais vue

Il y a une image dans Fight Like a Girl qui vous reste. Le volcan Nyiragongo en arrière-plan, sa lave incandescente qui fume dans la nuit, et au premier plan, une jeune femme qui serre ses poings pour la première fois dans une salle de boxe. Ce n’est pas Hollywood qui a fabriqué cette image. Ce sont les rues réelles de Goma, filmées en 24 jours par une équipe largement locale, avec des boxeuses qui ne jouent pas un rôle — elles racontent leur propre vie.

Fight Like a Girl est le premier long-métrage de fiction produit par le monde occidental à avoir été tourné entièrement en République Démocratique du Congo. C’est un fait historique. Et c’est aussi, pour nous, une raison de regarder ce film autrement que comme un simple divertissement.

L’histoire suit Safi, 19 ans. Kidnappée par des rebelles, elle a passé deux ans forcée de travailler dans une mine illégale, avant de s’échapper et de rejoindre Goma après six jours de marche à travers la forêt congolaise. Là, sans toit ni emploi, elle croise le chemin d’un entraîneur de boxe d’exception. Et tout bascule.

Une authenticité taillée dans la réalité

Ce qui distingue Fight Like a Girl de tous les films « inspirés par l’Afrique » que Hollywood nous a servis depuis des décennies, c’est une décision fondamentale du réalisateur Matthew Leutwyler : ne pas tricher. Plutôt que de délocaliser le tournage dans des pays voisins plus accessibles logistiquement, l’équipe a choisi de s’immerger dans la réalité de Goma, engageant plusieurs vraies membres de l’équipe de boxe ainsi que d’autres non-acteurs pour des rôles clés, afin d’offrir une authenticité totale à l’histoire tout en créant des opportunités économiques locales.

Les performances d’Ama Qamata et de Hakeem Kae-Kazim sont remarquables, les deux acteurs apportant une humanité profonde au film, tandis que le reste du casting — qu’il s’agisse de premières expériences devant une caméra ou non — maintient une cohérence troublante avec la vie quotidienne à Goma.

Le résultat est un film qui ne ressemble à rien d’autre. Les programmateurs de festivals y trouvent exactement ce dont ils sont affamés : des histoires africaines qui dépassent le registre du reportage de guerre pour offrir une expérience cinématographique centrée sur des personnages, portée par une clarté émotionnelle et un ancrage authentique.

Le tour du monde des festivals

Fight Like a Girl cumule 5 victoires et 7 nominations dans des festivals de cinéma noir et de cinéma mondial, avec des sélections à New York, Toronto, Montréal et Vancouver. Parmi ses récompenses : le Prix du Meilleur Film au South African Independent Film Festival, le Rising Star Award pour la meilleure actrice décerné à Ama Qamata, et l’Industry Choice Award du Meilleur Film. Le film a également été sélectionné au FESPACO — la grand-messe du cinéma africain à Ouagadougou — et a ouvert le Toronto Black Film Festival 2025 en film d’honneur.

Ce parcours n’est pas anodin. Il signifie que la RDC — trop souvent réduite dans les médias internationaux à ses crises politiques ou à ses richesses minières convoitées — est désormais exportatrice d’une autre ressource : des histoires humaines capables d’émouvoir le monde entier.

Kibimango : le héros derrière la caméra

Impossible de parler de ce film sans évoquer l’homme qui en est le cœur. Balezi Bagunda, alias « Kibimango », ancien enfant-soldat devenu entraîneur de boxe légendaire à Goma, est à l’origine de tout. C’est lui qui a transformé des femmes brisées par la violence en boxeuses redoutables. C’est son histoire que le film transpose à l’écran.

Lors de l’attaque des rebelles M23 sur Goma en janvier 2025, Kibimango a été tué en aidant le réalisateur Matthew Leutwyler à évacuer des enfants d’un orphelinat assiégé. L’histoire a été couverte par CNN et BBC International.

Sa mort survient au moment même où son histoire commence à traverser les écrans du monde entier. Il y a quelque chose de profondément injuste — et de profondément congolais dans le sens le plus noble du terme — dans ce destin : donner sa vie pour protéger les plus vulnérables, sans jamais voir la reconnaissance qu’il méritait.

Ce que ce film nous dit de nous-mêmes

Fight Like a Girl n’est pas un film sur la misère africaine. C’est un film sur la puissance africaine. Sur la capacité d’une femme congolaise à se relever, à se battre, à gagner — non pas malgré son contexte, mais avec toute la force que ce contexte lui a donnée.

Fight Like a Girl est à cent pour cent une histoire congolaise et c’est précisément pour cela qu’elle touche si juste à l’international. Les grandes histoires universelles naissent toujours quelque part. Cette fois, elles naissent à Goma.

Le monde a les yeux rivés sur la RDC pour toutes les mauvaises raisons depuis trop longtemps. Fight Like a Girl lui offre enfin une autre raison de regarder. Et cette raison-là, elle se bat, elle gagne, et elle mérite d’être applaudie debout.