Il y a des groupes qui durent. Et il y a Zaïko Langa Langa. Fondé le 24 décembre 1969 à Kinshasa, l’orchestre mythique fête aujourd’hui plus de cinquante-cinq ans de carrière et continue, contre toute attente — ou plutôt, conformément à toute logique — de surprendre. En octobre 2025, le groupe signe son grand retour avec Makinu, un maxi single de quatre titres paru sur toutes les plateformes musicales. Pas une compilation nostalgique. Pas un best-of de luxe. Un vrai projet, avec une énergie neuve, une nouvelle danse et un message clair : Zaïko n’a pas fini.

C’est ce qui rend cette histoire si singulière. Dans un monde où les artistes vieillissent vite, où les modes s’enchaînent et les tendances s’essoufflent en quelques mois, un groupe fondé sous Mobutu, présent au combat Ali-Foreman en 1974, joue aujourd’hui sur les mêmes plateformes que les artistes de vingt ans. Et il les joue bien.

Le « Style Zaïko » : une révolution permanente

Zaïko n’a jamais eu peur de casser les codes. Précurseur du rythme « Cavacha », le groupe a révolutionné la musique congolaise en supprimant les instruments à vent au profit d’une mise en avant spectaculaire de la guitare solo et de la batterie. À l’époque, c’était audacieux. C’était Zaïko. Depuis sa création, le « Style Zaïko » — mélange de rumba hyper rythmée et de funk — a immédiatement enflammé les dancings de Kinshasa et, quelques années plus tard, les pistes de danse des capitales européennes et américaines.

Depuis la fin des années 1960, le collectif mené aujourd’hui par Jossart Nyoka Longo a façonné une manière de faire de la rumba qui doit autant au feu de la rue qu’à la rigueur d’un orchestre. Ce n’est pas une formule. C’est une philosophie. Zaïko a toujours été un groupe de corps autant que de notes — une musique qui s’adresse aux pieds avant de toucher la tête.

Avec Makinu, cette philosophie n’a pas changé. Elle s’est actualisée. Le premier extrait, Mbrouss, présente une chorégraphie imparable et un groove irrésistible — pensés pour les réseaux sociaux, mais sans jamais renier l’ADN du groupe. Zaïko crée une danse virale en 2025 exactement comme il créait des danses en 1975 : avec l’intention de faire bouger les gens, partout, immédiatement.

Makinu : quatre titres, une densité intacte

Ce nouveau disque comporte quatre titres : Mbrouss, Awa Te, la reprise Souvenir Masa et Chez Pana Fereira, une composition de Zola Tempo, arrangeur de ce projet. Les trois premiers morceaux sont signés Jossart Nyoka Longo M’vula, figure emblématique et gardien du temple de Zaïko Langa Langa.

Quatre titres seulement. Mais quelle densité. Makinu montre comment le « Style Zaïko » continue de respirer, guidé par l’instinct collectif et l’énergie vivante de ses musiciens. On y retrouve cette signature sonore que rien n’a réussi à imiter en plus d’un demi-siècle : un groove qui s’installe sans prévenir, des guitares limpides, un rythme qui commande au corps avant même que l’esprit ne décide.

Le clip Awa Te ! met en scène l’élégance, la modernité et la puissance scénique qui ont fait la renommée du groupe. Entre chorégraphies maîtrisées, ambiance urbaine et esthétique contemporaine, la vidéo illustre parfaitement la nouvelle direction artistique de Zaïko : un pont entre tradition et innovation. C’est exactement là que réside le talent de cet orchestre. Non pas dans la rupture, ni dans la répétition, mais dans ce pont — difficile à trouver, impossible à forcer — entre ce qu’on a été et ce qu’on devient.

L’homme qui tient le temple

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Derrière cette longévité extraordinaire, il y a un homme. Né le 7 septembre 1953 à Kinshasa, Jossart N’Yoka Longo s’impose comme le principal dirigeant de Zaïko Langa Langa depuis 1984. Soit plus de quarante ans à la tête d’un orchestre exigeant, vivant, imprévisible. Un record dans un milieu musical où les dissolutions et les reformations s’enchaînent.

Au total, Jossart N’Yoka Longo a participé vocalement à 31 albums studio officiels de Zaïko Langa Langa sur 33, et a publié plus d’une cinquantaine de singles durant les années 1970 et début 1980. Deux de ses compositions ont été sacrées meilleures chansons de l’année par la presse zaïroise. En décembre 2015, l’État congolais le décore dans l’Ordre des Héros nationaux.

Mais ce qui frappe le plus chez cet homme de soixante-douze ans, c’est son rapport aux générations suivantes. Lors d’un passage récent sur TV5 Monde, il a salué le rôle des nouvelles générations dans le rayonnement de la rumba congolaise, affirmant : « Nos jeunes frères font du bon travail… ce sont eux qui vont nous remplacer pour porter le flambeau de la culture et de la rumba congolaise. » Une posture rare. Un gardien du temple qui ouvre les portes plutôt que de les verrouiller.

Une institution qui refuse de se refermer

Le groupe ne fonctionne plus comme une formation classique. C’est une institution, un organisme vivant, un morceau entier de l’histoire congolaise. Et c’est précisément pour cette raison que Zaïko vieillit si bien. Une institution qui se fige meurt. Celle-ci pulse, innove, surprend.

La rumba congolaise, inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis décembre 2021, rayonne aujourd’hui sur tous les continents — et Zaïko en est l’un des visages les plus vivants. Makinu est disponible sur toutes les plateformes, et le groupe offre quatre titres qui condensent son savoir-faire et sa vitalité.

Cinquante-cinq ans. Un EP qui cartoune. Une danse virale. Et des concerts à venir. Zaïko Langa Langa ne se rappelle pas au bon souvenir du monde. Il rappelle, tout simplement, qu’il n’est jamais parti.