Uzima. Urithi. Ces deux noms swahilis — qui signifient « la vie » et « la transmission » — ont été donnés aux premiers jumeaux gorilles nés le 3 janvier 2026 dans la famille Bageni du Parc National des Virunga. Une naissance gémellaire : un événement qui, chez les gorilles de montagne, ne représente pas même un pour cent des naissances. Deux mois plus tard, une deuxième paire de jumeaux voyait le jour dans la famille Baraka. Deux fois en moins de trois mois. Un phénomène sans précédent dans l’histoire centenaire du parc.
Alors que les premiers mois de l’année 2026 s’égrènent, dix naissances de gorilles des montagnes ont été enregistrées dans le parc, ce que l’activiste écologiste John Katikomo qualifie de multiplication « spectaculaire » de l’espèce. Mais cette explosion de vie ne tombe pas du ciel. Elle est le fruit d’un travail acharné, souvent anonyme, mené par ceux qui ont choisi de se tenir entre la guerre et la forêt.
Dans la forêt, la guerre n’a pas éteint les lampes
Le Parc National des Virunga est le plus vieux parc d’Afrique. Fondé en 1925, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, il abrite environ 350 individus sur une population mondiale estimée à 1 063 gorilles de montagne — soit un tiers de l’espèce entière sur la planète. Mais depuis des années, ce sanctuaire est aussi un champ de bataille. Les affrontements entre les forces armées de la République Démocratique du Congo et les rebelles de l’AFC/M23, intensifiés depuis 2022, ont fortement perturbé les activités de conservation
Face à cette réalité, le parc a dû inventer une nouvelle ligne de défense. Lorsque la guerre s’est intensifiée en 2021, le parc a réduit l’effectif de son personnel dans certains secteurs. Le suivi des gorilles des montagnes est revenu aux membres de la communauté riveraine, selon Bienvenu Bwende, responsable de la communication au sein du Virunga. Ces hommes et femmes, nés dans les villages qui jouxtent la forêt, sont devenus les yeux et les jambes du parc là où les rangers ne pouvaient plus aller.
Les pisteurs communautaires : une armée invisible
Pour maintenir la surveillance des gorilles, le parc a formé un réseau de pisteurs communautaires : des membres de la communauté locale qui vivent autour du secteur des gorilles. Chaque matin, 110 pisteurs communautaires pénètrent dans le secteur des gorilles pour observer, documenter, alerter. Ils connaissent chaque famille, chaque individu, chaque habitude de déplacement. Ce sont eux qui ont découvert les jumeaux Uzima et Urithi dans les bras de leur mère Mafuko, blottis l’un contre l’autre dans la pénombre de la forêt.
« Pour le cas spécial de ces naissances de gorilles, ce sont ces pisteurs qui les ont découverts. Ils ont fait un très grand travail pendant une très longue période, alors que nos éco-gardes ne peuvent pas accéder à certains endroits » , témoigne Bienvenu Bwende.
Ces pisteurs ne sont pas des fonctionnaires. Ils ne portent pas d’armes. Ils marchent chaque jour dans une forêt traversée par des groupes armés, avec pour seule mission de veiller sur des primates qui ne savent pas qu’ils sont menacés. « Le fait de voir les bébés gorilles naître dans le Parc des Virunga montre les signes de la résilience de nos animaux et l’engagement des écogardes qui risquent leur vie, jour et nuit, pour protéger cette biodiversité, quelle que soit la situation », affirme John Katikomo.
Les écogardes : plus de 200 morts pour la forêt
Les écogardes du parc, eux, sont en première ligne depuis un siècle. Les écogardes de Virunga sont régulièrement confrontés à des conditions physiques difficiles, à des blessures, voire à la mort. Plus de 200 gardes forestiers ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions. Plus de deux cents hommes tombés pour des gorilles. Pour une forêt. Pour l’idée que la nature mérite d’être défendue même quand tout brûle autour.
Chaque Ranger suit une formation de base de 6 mois comprenant les tactiques de combat, les droits de l’homme, les codes civil et pénal, l’aide humanitaire et un cours avancé de premiers secours. En règle générale, seuls 50% des candidats parviennent à obtenir leur diplôme. Ils sont sélectionnés dans les villages et villes congolais, formés en soldats de la biodiversité. En 2024, les Rangers ont effectué plus de 3 652 patrouilles à pied couvrant 19 121 kilomètres — l’équivalent de traverser l’Afrique de part en part.
Une réussite qui défie les probabilités
Ce que ces hommes et femmes ont accompli force le respect de la communauté scientifique mondiale. Les efforts de conservation transfrontaliers ont permis d’augmenter de 73 pour cent la population mondiale de gorilles de montagne depuis 1989. Bien qu’il reste l’un des mammifères les plus rares de la planète, la sous-espèce a été reclassée de « en danger critique d’extinction » à « en danger d’extinction » par l’UICN. C’est une victoire rarissime dans un monde où les listes rouges ne font que s’allonger.
Jacques Katutu, le responsable du suivi des gorilles du parc, voit dans ces naissances multiples « un indicateur des efforts de conservation qui se poursuivent malgré l’instabilité actuelle dans l’est de la RDC ». Ce n’est pas de la chance. C’est de la discipline, du courage, et une foi tenace en la capacité du vivant à résister.
Les naissances gémellaires chez les gorilles de montagne représentent moins de 1 pour cent des naissances , rappelle Tara Stoinski, directrice scientifique du Dian Fossey Gorilla Fund. En voir deux paires éclore en moins de trois mois dans le même parc, c’est une anomalie statistique qui ressemble à un message. Comme si la forêt répondait, à sa manière, à ceux qui n’ont jamais cessé de la protéger.
Le Congo protège ses trésors
John Katikomo est formel : si la paix et la sécurité reviennent, le parc va retrouver sa grandeur d’antan, en devenant leader « viable » en matière de conservation dans le reste du monde. « Cela montre qu’il y a une lueur d’espoir. Nous allons voir le parc renaître. »
Les gorilles de montagne ne sont pas seulement des animaux. Ils sont la signature vivante d’un Congo qui, même sous les bombes, n’a pas renoncé à sa beauté. Les écogardes et les pisteurs communautaires du Virunga ne font pas que protéger une espèce — ils tiennent une promesse. Celle que ce pays a faite au monde, et plus encore à lui-même : ses trésors valent qu’on se batte pour eux.
Uzima. Urithi. La vie. La transmission. Ces deux mots résument tout.


