Il y a des moments où un pays cesse de subir son image pour commencer à l’écrire. Le 9 mai 2026, quand les portes de la Scuola Grande di San Marco s’ouvriront sur le pavillon de la République Démocratique du Congo, ce sera l’un de ces moments-là.
La RDC présentera ses œuvres dans ce bâtiment emblématique du XVe siècle, joyau de la Renaissance vénitienne inscrit au patrimoine italien. Le contraste est vertigineux — et voulu. La création congolaise la plus contemporaine, dans l’un des espaces les plus historiques de Venise. Un dialogue entre deux civilisations. Un pied d’égalité enfin revendiqué.
Au cours d’une conférence de presse tenue le 21 mars 2026, la ministre de la Culture Yolande Elebe a officialisé la participation de la RDC à cette 61e édition, prévue du 9 mai au 22 novembre 2026. Mais derrière l’annonce officielle, c’est toute une stratégie qui se dévoile.
« Simba Moto » — Tenir le feu
Le titre du pavillon congolais ne laisse rien au hasard. Simba Moto — « tenir le feu » en lingala — dit à lui seul l’intention : ne pas laisser s’éteindre ce qui brûle depuis toujours en terre congolaise. La créativité. La résilience. L’urgence de dire.
En choisissant ce thème, la RDC entend affirmer sa résilience, sa continuité créative et sa capacité à se projeter vers l’avenir. Le pavillon sera le reflet d’un pays qui, au-delà de ses défis, porte une scène artistique bouillonnante, des arts visuels à l’installation contemporaine, en passant par les expressions héritées d’une histoire riche.
La direction curatoriale est assurée par Nadia Yala Kisukidi, philosophe et intellectuelle congolaise de premier plan, sous le commissariat de Cindy Makiana. La commissaire entend mettre en avant le capital humain, un récit qui vise à faire entendre la voix de la RDC, au-delà des discours centrés sur les minerais, la souffrance et le regard misérabiliste souvent porté sur le pays. « Ce qui restera, c’est toujours les Congolaises et les Congolais », a-t-elle déclaré lors du lancement.
Les neuf voix du Congo à Venise
Neuf artistes de divers horizons constituent la programmation officielle du pavillon : Sammy Baloji, Arlette Bashizi, Patrick Bongoy, Damso, Gosette Lubondo, Nelson Makengo, Aimé Mpané, Léonard Pongo et Géraldine Tobé.
Ces créateurs proviennent des ateliers de Kinshasa, des espaces du Haut-Katanga, des résiliences du Nord-Kivu et des perspectives de la diaspora — une délégation qui incarne la géographie complexe et fertile d’une nation entière.
À travers sculpture, photographie, installation et film, le pavillon examine l’histoire politique et culturelle du Congo tout en abordant des enjeux contemporains : mémoire coloniale, extraction des ressources, transformation sociale et résistance artistique.
Parmi eux, Sammy Baloji est sans doute le plus connu sur la scène internationale. Né en 1978 à Lubumbashi, résidant entre Bruxelles et sa ville natale, il est sculpteur, vidéaste, photographe et plasticien. Il explore les mémoires historiques et les identités contemporaines de la RDC, interrogeant les héritages durables de la colonisation belge. Il a reçu le titre de Chevalier des Arts et des Lettres en France, le Prix Prince Claus aux Pays-Bas, et a été pensionnaire à la Villa Médicis à Rome. Sa présence simultanément dans le pavillon national congolais et dans l’exposition principale de la Biennale confirme son statut d’artiste de renommée mondiale.
Un modèle inédit : quand l’État et Damso construisent ensemble
Ce qui distingue cette participation des précédentes tentatives, c’est son architecture. L’initiative est portée par le ministère de la Culture, Arts et Patrimoine sous l’impulsion de la ministre Yolande Elebe, et soutenue par la Fondation Damso. Un partenariat public-privé rare dans le paysage culturel congolais — et qui envoie un signal fort.
Pour les artistes congolais, cette participation représente une visibilité mondiale, des opportunités de résidences et d’expositions internationales, ainsi qu’une valorisation financière accrue de leurs œuvres.
Il faut aussi préciser le contexte historique : en 2024, la RDC avait déjà été présente à la Biennale avec l’exposition du collectif d’artistes CATPC. Mais 2026 marque l’entrée officielle du pays avec un pavillon national dédié — une étape historique.
Ce que Venise dit vraiment du Congo
La Biennale de Venise, c’est les Jeux Olympiques de l’art contemporain. Y avoir un pavillon national, c’est exister dans le concert des nations créatrices. Pas comme sujet d’étude. Comme producteur de sens.
La ministre Elebe l’a dit sans détour lors du lancement : « Nous ne venons pas simplement participer. Nous venons nous positionner. Nous venons raconter la République Démocratique du Congo autrement, avec justesse et ambition. »
Dans un contexte où l’Est du pays reste sous le feu de l’actualité sécuritaire, la participation culturelle de la RDC se veut un cadre de plaidoyer subtil et puissant. L’art comme diplomatie. La création comme contre-narration. Le Congo ne demande plus la permission d’exister aux yeux du monde — il impose sa vision.
Questions à Gosette Lubondo, photographe congolaise au pavillon RDC
Gosette Lubondo est l’une des artistes les plus remarquées de sa génération. Ses séries photographiques entre imaginaire et mémoire congolaise ont circulé dans les plus grandes institutions. Nous lui avons posé trois questions avant Venise.
Buzzz : Qu’est-ce que représente Venise pour vous personnellement ?
« Venise, c’est la confirmation que ce que nous faisons depuis Kinshasa a une résonance universelle. Ce n’est pas qu’on arrive dans leur monde — c’est qu’on leur montre que le nôtre existait déjà. »
Ce pavillon arrive dans un moment difficile pour le pays. Comment l’art peut-il porter quelque chose face à ça ?
« L’art ne résout pas la guerre. Mais il dit que la vie continue. Que nous pensons, créons, rêvons. Que le Congo est plus que ses crises. C’est peut-être le message le plus important qu’on puisse envoyer en ce moment. »
Que voulez-vous que les visiteurs venus du monde entier retiennent ?
« Que la beauté congolaise est complexe, profonde, multiple. Pas exotique. Pas pitoyable. Vivante. »
Le 9 mai 2026, les canaux de Venise refléteront aussi le Congo-fleuve. Et dans les salles de la Scuola Grande di San Marco, neuf artistes congolais diront au monde ce que le monde attendait d’entendre — sans le savoir.
Simba Moto. Le feu, on le tient.


